Rue Soufflot
13-06-2018
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C’était le 25 novembre (sic*), il faisait un temps gris, les femmes n’avaient pas chaud avec ce petit vent dans les jambes, sous les manteaux. Une voix s’éleva derrière eux : « Un vrai temps de Toussaint… » Une autre voix répondit: « C’est le mois, hein… Un temps d’enterrement, vous pouvez le dire. Il devait faire meilleur le jour qu’il est mort, Jaurès, en juillet 14… »

[...] Un espace vide s’étendit, puis des voix dirent dans les rangs de la foule : « Les voilà! » Le boulevard s’emplit : c’étaient les ouvriers de banlieue, la masse des quartiers denses de l’est et du nord de la ville ; ils tenaient la chaussée d’un bord à l’autre bord, le fleuve finalement s’était mis à couler. Les gens du premier cortège qui étaient des gens dignes ne chantaient pas, et comme ils chantaient l’Internationale, les locataires de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel, qui n’en avaient jamais tant vu et qui commençaient à ne pas se sentir fiers derrière leurs rideaux à embrasses et leur brise-bise, se mirent à crier des injures et à tendre le poing, mais comme personne n’entendait leurs cris, ces manifestations des sédentaires n’avaient pas autrement d’importance.

Paul Nizan, La Conspiration, Gallimard, 1938

 

* En fait, la cérémonie s'est déroulée le 23 novembre 1924

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Jean-Jacques Salomon

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